La divinisation de l’économie de marché – Françoise Mési

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Diapo 1
La divinisation de l’économie de marché ?

Dans le livre de l’Exode, vous connaissez l’épisode où Moïse est parti sur la montagne rencontrer Dieu. Et pendant ce temps, au camp, son absence est insupportable : le prêtre Aaron et le peuple fondent une idole, le « veau d’or ».
Le propos de mon intervention est d’interroger l’idée selon laquelle, dans notre société sécularisée où Dieu s’est retiré de la scène publique, c’est l’économie de marché qui aurait pris sa place.
Vous aurez reconnu le plafond de la chapelle Sixtine, avec Adam Smith dans le rôle de Dieu, et dans le rôle d’Adam, un homme d’affaires hébergé par le cloud…
La question de savoir si l’économie de marché est devenue l’idole de notre société interroge en premier lieu notre représentation de Dieu.

Diapo 2
Le symbole de Nicée-Constantinople, bien connu de nos célébrations œcuméniques, définit Dieu, comme tout-puissant et créateur.
Cette miniature(1) présente le texte grec du symbole de Nicée, rédigé sur un parchemin tenu par l’empereur Constantin entouré des évêques du concile qu’il a convoqué en 325 pour définir le socle de la foi chrétienne.
C’est le début d’une alliance théologico-politique fondée sur la puissance.
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(1) https://fr.wikipedia.org/wiki/Symbole_de_Nicée

Diapo 3
La toute-puissance divine s’incarne dans la figure royale, dont elle légitime l’autorité et dont elle assoit le pouvoir.
C’est le début d’une alliance théologico-politique qui se prolonge dans notre histoire européenne, avec en France jusqu’à la Révolution des rois catholiques de droit divin.
On voit ici à gauche Louis XIV en prière(1), auquel répond à droite, le Dieu tout-puissant du plafond de la chapelle du château de Versailles peint par Antoine Coypel(2).
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(1) Louis XIV en prière dans la chapelle(1682), extrait des Heures de Louis le Grand, 1693 (2nd volume)
https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Louis_XIV_of_France_(1693).jpg
(2) Dieu le Père Tout-Puissant, par Antoine Coypel, détail du plafond de la Chapelle Royale du Château de Versailles
https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Dieu_Tout-Puissant_Chapelle_Royale_Versailles_ceiling.jp

Diapo 4
Ce Dieu tout-puissant est juste ; il emmène le monde dans une histoire qui se terminera bien. C’est cette conviction qui légitime l’alliance théologico-politique.
Leibniz (1646-1716) est allemand, protestant, contemporain de Louis XIV (1638-1715). Il s’attache dans sa Théodicée (Justice de Dieu) à trouver des réponses à la question :
Si Dieu est tout-puissant et bon, comment pouvons-nous rendre compte de la souffrance et de l’injustice qui existent dans le monde ?
Nombreux seront les détracteurs de Leibniz, notamment Voltaire, après le tremblement de terre de 1755 qui fit plus de 30.000 victimes à Lisbonne, avec le Poème sur le désastre de Lisbonne (1756) :

Aux cris demi-formés de leurs voix expirantes,
Au spectacle effrayant de leurs cendres fumantes,
Direz-vous: « C’est l’effet des éternelles lois
Qui d’un Dieu libre et bon nécessitent le choix »?
Direz-vous, en voyant cet amas de victimes :
« Dieu s’est vengé, leur mort est le prix de leurs crimes »?
Quel crime, quelle faute ont commis ces enfants
Sur le sein maternel écrasés et sanglants?
Lisbonne, qui n’est plus, eut-elle plus de vices
Que Londres, que Paris, plongés dans les délices ?

Avec le siècle des Lumières et de la mise en question du dogme religieux apparaissent au XVIIIe siècle les premières fissures de l’alliance théologico-politique.

Diapo 5
La critique se fait plus acérée : nous arrivons dans la seconde moitié du XIXe.
A gauche, un tableau de Jean Béraud(1), qui faisait partie de l’exposition Marie-Madeleine, la passion révélée, au monastère de Brou (Bourg-en-Bresse) durant l’hiver 2016-2017. Marie-Madeleine est un personnage composite forgé à partir de la pécheresse repentie de Luc 7, de Marie de Béthanie, sœur de Marhe et de Lazare, et de Marie de Magdala.
Ce tableau, La Madeleine chez le Pharisien, peint en 1891, reprend la scène de la pécheresse repentie. Jean Béraud y peint Simon le Pharisien sous les traits d’Ernest Renan (le défenseur en France de l’exégèse historico-critique) et Marie-Madeleine sous ceux de Liane de Pougy, une des courtisanes les plus en vue de la capitale, qui finira d’ailleurs en 1943 par rentrer dans le Tiers-Ordre de Saint Dominique sous le nom de Sœur Anne-Marie de la Pénitence. Et le plus extraordinaire, c’est le personnage de Jésus, incarné sur la toile par Albert Duc-Quercy (1856-1934), un journaliste socialiste qui a œuvré à l’unification des socialistes français au sein de la Section française de l’Internationale ouvrière (SFIO), avant de devenir secrétaire général du journal L’Humanité, l’organe de la SFIO dirigé par Jaurès. Ce tableau est une superbe métaphore de l’évolution de la théodicée : l’histoire a toujours un sens, mais c’est l’esprit humain qui la conduit grâce au progrès scientifique, nouvel allié du politique.
C’est ce qu’illustre la statue de droite, place de la nation à Paris : Le Triomphe de la République(2) : la République domine le globe terrestre, conduit le peuple (les lions) avec l’aide du travail (à gauche), de la justice (à droite), et du progrès né des Lumières (le flambeau au centre).
L’histoire a toujours un sens, mais ce n’est plus Dieu qui est aux manettes, c’est l’homme libéré par la démocratie, et guidé par le progrès scientifique.
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(1) Voir la notice sur le site du Musée d’Orsay :
http://www.musee-orsay.fr/fr/collections/catalogue-des-oeuvres/notice.html?nnumid=1451
(2) Le Triomphe de la République , statue de Jules Dalou (1899)
https://fr.wikipedia.org/wiki/Le_Triomphe_de_la_République

Diapo 6
Lors d’un entretien avec Paul Ricoeur(1), Alain Finkielkraut redéfinit la théodicée comme le plan d’ensemble qui conduit l’humanité. A la fin du XIXe siècle, ce plan d’ensemble – cette théodicée – est guidé par le progrès scientifique qui devient le nouvel allié du politique.
Mais surgissent les horreurs du XXe siècle.

Après…

  • les horreurs de la Shoah :
    ici l’entrée du camp de concentration d’Auschwitz et sa sinistre devise : Arbeit macht frei – le travail rend libre ;
  • la faillite de l’espoir suscité par le marxisme et les horreurs du stalinisme,
    ici le monument à Staline de Letna près de Prague ;
  • Les horreurs de deux conflits mondiaux où le progrès scientifique a produit des armes de destruction massive
    ici les bombes nucléaires de Hiroshima et Nagasaki ;

…comment imaginer encore que l’alliance du politique et du progrès scientifique puisse prétendre mener le monde vers un avenir meilleur ? À la fin du XXe siècle la question de la théodicée au sens d’Alain Finkielkraut se pose à nouveau : quel est le plan d’ensemble qui conduit l’humanité ?
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(1) France Culture, émission Répliques, 11 février 1995 : Le concept de Dieu après Auschwitz : Paul Ricœur chez Alain Finkielkraut
https://www.franceculture.fr/religion-et-spiritualite/le-concept-de-dieu-apres-auschwitz-paul-ricoeur-chez-alain-finkielkraut

Diapo 7
Il est temps maintenant d’examiner la candidature de l’économie de marché comme plan d’ensemble pour conduire l’humanité.
De quoi parle-t-on ?
Adam Smith est le fondateur des sciences économiques. Son œuvre majeure, Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations est publiée à Londres en 1776. Pour lui, ce ne sont pas ses ressources naturelles qui fondent la richesse d’un pays, mais le travail de ceux qui le peuplent, et donc, c’est par l’amélioration de la puissance productive du travail que l’on peut accroître la richesse d’une nation.
Deux idées majeures à retenir :
1- En observant le travail dans une fabrique d’épingles, Adam Smith constate que c’est la division du travail en tâches sériées qui permet d’améliorer la puissance productive de la fabrique, et ce pour trois raisons :

  • les travailleurs qui se spécialisent dans une tâche y deviennent plus habiles ;
  • ils perdent moins de temps à passer d’une tâche à l’autre (changement d’outil, etc.) ;
  • la division du travail en tâches simples favorise l’invention de machines pour réaliser ces tâches ;

Cette division du travail est le principal moteur d’accroissement des richesses, et le principal critère qui fonde le lien social des sociétés modernes.

2- Ce lien social résulte de la propension de chacun à rechercher les moyens les plus efficaces de subvenir à ses besoins : « Chaque individu met sans cesse tous ses efforts à chercher pour tout le capital dont il peut disposer l’emploi le plus avantageux ; il est bien vrai que c’est son bénéfice qu’il a en vue, et non celui de la société ; mais les soins qu’il se donne pour trouver son avantage personnel le conduisent naturellement, ou plutôt nécessairement, à préférer précisément ce genre d’emploi même qui se trouve le plus avantageux pour la société […] En cela, comme dans beaucoup d’autres cas, il est conduit par une main invisible à remplir une fin qui n’entre nullement dans ses intentions. » Cette fameuse main invisible se théorise en loi de l’offre et de la demande : une autorégulation naturelle des prix des biens et services dans l’économie de marché.

Nous avons quitté l’idée d’un contrat social fondé sur une hypothétique bienveillance universelle : c’est la structure normative produite par l’ensemble des interactions de ses membres qui devient le moteur d’une morale pour la société.

Diapo 8
Ce nouveau candidat tout-puissant à la conduite de l’humanité est trinitaire. Il se compose :

  • d’une économie mondialisée, qui confère à ses principaux acteurs une puissance de frappe financière supérieure à celle de bien des États ;
  • des techno-sciences (NBIC) : Nanotechnologies, Biotechnologies, technologies de l’Information et sciences Cognitives ;
  • Des « big data », c’est-à-dire de la constitution de bases de données planétaires, dont le traitement par une puissance de calcul en progression constante permet de nourrir les algorithmes auxquels sont confiés une part croissante des décisions de notre quotidien (marchés financiers, protocoles thérapeutiques, calcul du montant des primes d’assurance, etc.).

Cette toute-puissance trinitaire devient en capacité de créer du vivant : les bactéries deviennent de micro-usines ; mi-2016, des scientifiques annoncent étudier la faisabilité de synthétiser la totalité du génome humain(1). Non seulement le vivant devient modifiable dans sa structure, mais il est aussi considéré comme une « ressource » pour produire (pour plus de détail sur ces sujets se référer à la diapo 10).

Cette toute-puissance trinitaire est devenue autonome : qui peut prétendre la contrôler ? Nous voici devenus spectateurs de la société technicienne prophétisée par Jacques Ellul, dont l’ampleur est rendue possible grâce au sources de financement que permet une économie mondialisée.

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(1) http://www.sciencemag.org/news/2016/06/scientists-reveal-proposal-build-human-genome-scratch

Diapo 9
Et cette tout-puissance trinitaire s’incarne dans des objets qui par leur niveau de réalisme virtuel deviennent les compagnons inséparables de notre quotidien : aujourd’hui les smartphones, demain des robots. La commission des affaires juridiques du Parlement européen prône la création d’une personnalité juridique pour les robots, tandis que côté militaire on envisage d’embarquer des algorithmes éthiques dans les drones pour prendre les décisions au combat…

Diapo 10
Je ne peux que recommander la lecture du dernier ouvrage de Thierry Magnin sur le sujet, un plaidoyer pour faire l’effort de s’approprier ces sujets.
Les générations en activité ont à faire face à des questions éthiques que ma génération n’aurait même pas pu imaginer.

Diapo 11
Faut-il se résigner à cette toute puissance ? Certainement pas !

La principale lézarde de cette théodicée de la toute-puissance économique, c’est son incapacité à penser le non-quantitatif. La lecture du livre de Jacques Godbout est à ce titre riche d’enseignement : penser le don sous l’angle économique d’un échange non marchand conduit à une impasse : « Alors ils [les chercheurs en sciences sociales] postulent un autre moteur, « l’énergie noire sociale » de la circulation des choses, ils font le postulat du don et essaient de l’explorer. Ils commencent à peine et rien ne prouve qu’ils pourront aller très loin. Car on peut penser que l’observation du don déforme le don, et même dissout le don, encore plus que les phénomènes physiques qui sont déformés par leur observation. »(1).
Et quant à penser que nous pourrons glisser vers une économie dont le travail devient absent, comme pourraient le laisser penser les taux de chômage croissant, «faire du peuple une masse d’oisifs qui seraient esclaves deux heures par jour n’est ni souhaitable, quand ce serait possible, ni moralement possible, quand ce serait possible matériellement. Nul n’accepterait d’être esclave deux heures ; l’esclavage, pour être accepté, doit durer assez pour briser quelque chose dans l’homme »(2). Le travail nous est nécessaire pour accomplir notre vocation d’hommes et de femmes créés à l’image de Dieu – c’est-à-dire créateurs.
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(1) Godbout, Jacques. 2007. Ce qui circule entre nous – Donner, recevoir, rendre. Éditions du Seuil, Paris. Pages de Conclusion.
(2) Simone Weil citée par Labbé, Mickaël. La Notion de travail chez Simone Weil, CRDP de l’Académie de Strasbourg, 2014, p. 68.
Je renvoie à la présentation de Mickaël Labbé dans ce même forum.

Diapo 12
Par quoi remplacer la théodicée trinitaire de l’économie de marché ?

Dans dans La Condition de l’homme moderne (1958), Hannah Arendt distingue vie active et vie contemplative. Et dans la vie active, elle décrit une hiérarchie des activités : le travail, l’oeuvre et l’action (politique) : « le travail proprement dit nécessaire à la survie immédiate, l’œuvre indispensable pour créer un environnement humain, enfin l’action qui est le propre de tout individu humain dans sa vie de citoyen et qui est malheureusement refoulée sous l’activité, envahissante, du travail proprement dit ».

Seule l’action politique peut tenter de lutter contre l’autonomisation de la technique que dénonce Jacques Ellul.

Il nous appartient de nous approprier ces enjeux, et de prendre part aux décisions, faute de quoi, comme l’écrit Hannah Arendt dans sa dernière œuvre inachevée, La Vie de l’esprit, « on peut parfaitement concevoir que l’époque moderne – qui commença par une explosion d’activité humaine si neuve, si riche de promesses – s’achève dans la passivité la plus inerte, la plus stérile que l’Histoire ait jamais connue ».

Je vois pour ma part dans les mouvements qui émergent pour résister à la théodicée de la toute-puissance économique matière à espérer, et pour nos Églises une raison d’être pour, avec d’autres, aider nos contemporains à s’approprier ces sujets techniques et ces enjeux éthiques. Les débats sont nécessaires, dans la bienveillance et le partage des connaissances, et loin des dogmes, tant techniciens que religieux.

Diapo 13
…ce qui nous amène sur le terrain théologique. Quelle est notre représentation de Dieu ?

  • Un Dieu doudou qui vient au secours quand nous en avons besoin,
  • ou le Dieu qui se révèle dans une Parole ?

Un Dieu de Parole plutôt que de puissance ?

Je vous renvoie à l’entretien de Paul Ricoeur avec Alain Finkielkraut, déjà évoqué avec la diapo 6, où Paul Ricoeur partage avec les auditeurs les réflexions que lui inspirent la pensée de Hans Jonas sur le monde de l’après-Shoah(1).

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(1) France Culture, émission Répliques, 11 février 1995 : Le concept de Dieu après Auschwitz : Paul Ricœur chez Alain Finkielkraut
https://www.franceculture.fr/religion-et-spiritualite/le-concept-de-dieu-apres-auschwitz-paul-ricoeur-chez-alain-finkielkraut

Diapo 14
…Ce Dieu de Parole plutôt que de puissance, à la fois justice (principe universalisant) et miséricorde (principe de singularité), c’est celui que nous donne à (tenter de) comprendre la parabole dite du fils prodigue, en Luc 15, et que Rembrandt donne à voir avec ces deux mains, une main d’homme et une main de femme, qui accueillent le fils qui a compris.
Résonne alors cette parole de l’apôtre Paul en 2Co 5, 20 :
« C’est au nom du Christ que nous sommes en ambassade, et par nous, c’est Dieu lui-même qui, en fait, vous adresse un appel. Au nom du Christ, nous vous en supplions, acceptez de changer d’avis avec Dieu. »
changer d’avis : traduit le verbe grec καταλλασσω : le verbe katallasso signifie étymologiquement changer complètement d’avis sur quelqu’un – et donc, par voie de conséquence, se réconcilier.

Changer d’avis sur Dieu : oublier le Dieu de puissance pour le Dieu de Parole ?

Ce Dieu de Parole, qui s’incarne dans la faiblesse et vit un ministère au service des autres, est au fondement d’une spiritualité chrétienne qui donne au lien social un horizon d’accomplissement.

Oublier Nicée-Constantinople ? D’aucuns, depuis le Forum, m’ont suggéré la formulation « tout-puissant d’amour »…Pourquoi pas, si on le comprend bien comme un oxymore…

Diapo 15
Et au quotidien dans mon ministère en paroisse, quid de l’Église ?

J’écoute la génération au travail, en grande soif de sens pour faire face dans l’espérance à des défis éthiques que je n’aurais jamais pu imaginer à leur âge, et en même temps j’accompagne les générations plus âgées qui se désolent en pensant ne rien avoir transmis aux générations qui suivent, et tentent de préserver le patrimoine séculaire hérité d’une époque où le religieux se comprenait dans un contexte théologico-politique fondé sur la puissance.

Et j’ai l’impression de vivre les deux pieds de chaque côté d’un gouffre générationnel abyssal, dans une Église du déjà là et du pas encore, à essayer de tenir les deux ensemble…

Que ce Forum et les réflexions qu’il pourra susciter puisse contribuer à m’y aider !

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