Les enjeux de l’organisation du travail : la pensée de Simone Weil – Mickaël Labbé

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La question de la réflexion sur le travail apparaît comme centrale aussi bien en ce qui concerne la pensée philosophique qu’en regard de la dimension de l’expérience concrète que chaque individu peut en faire. À la fois concept abstrait et épreuve concrète pour chacun d’entre nous, le travail permet d’approcher l’expérience humaine dans toute la richesse et la diversité de ses aspects, car il condense en lui-même et unifie les différentes dimensions et les multiples enjeux de notre condition d’homme : rapport à la nature, à autrui, rapport de l’individu à lui-même et à ses instruments et inventions (c’est-à-dire au monde). Saisi dans toute sa profondeur, le travail apparaîtra comme une catégorie fondamentale du rapport, comme la « catégorie de la médiation » par excellence. Aujourd’hui encore, et peut-être plus que jamais, le travail doit être au centre de nos réflexions parce qu’il est au centre de nos vies, de nos inquiétudes et de nos aspirations. L’actualité persistante de ces questions en témoigne d’ailleurs. Les discours quotidiens sur la crise, le chômage, la précarité, le stress, les délocalisations, la pénibilité, le burn-out, etc. sont autant de signes et de symptômes manifestant par la négative l’importance et la centralité du travail dans nos existences. C’est pourquoi je me réjouis que vous l’ayez pris pour cœur de vos réflexions cette année.
En effet, c’est pour bonne part dans le travail que se joue le sort de notre perfection propre et que se dessine au singulier, pour chacun d’entre nous, la manière dont il actualise son essence d’homme. Au fond, rien n’est plus scandaleux et dégradant que de voir les hommes épuiser à vide leur existence au lieu même où il devrait pouvoir puiser de quoi se réaliser et s’épanouir. Comme l’avaient déjà remarqué Platon ou Aristote, l’humain ne cherche pas uniquement à vivre, mais à bien vivre. De la même manière, nous ne voulons pas simplement travailler pour reproduire notre existence et « gagner notre vie », mais nous aspirons à « bien travailler » et à nous épanouir le plus pleinement possible dans notre activité. Certains rêvent d’un travail qui ne serait que plaisir, d’autres de complaisance dans l’oisiveté. Mais pour la plupart d’entre nous, le travail a une signification plus profonde et en même temps bien plus modeste (ou à tout le moins devrait pouvoir avoir un tel sens), en témoigne aussi bien l’attachement des ouvriers à leur usine que le retour à l’artisanat de nombreux jeunes diplômés : plus que l’appât du gain ou la recherche du plaisir, cet animal laborieux qu’est l’homme est à la recherche d’une forme d’engagement de soi dans un projet ayant un sens lisible à ses yeux, d’une forme de dépassement de soi dans l’épreuve, d’une mobilisation de ses facultés (intelligence, savoir-faire, créativité) permettant la reconnaissance objective de ses capacités. Or, ce qui constitue un véritable scandale, c’est qu’il faut bien convenir que, la plupart du temps, le travail que nous exerçons semble de fait très éloigné du tableau idyllique que nous venons de dresser… L’organisation contemporaine du travail n’est plus productrice mais destructrice à bien des égards : méthodes de management agressives, évaluation quantitative permanente et dénuée de sens tant elle oublie que la question de la qualité est ce qui caractérise le travail, mise en compétition des travailleurs et mise à mal des collectifs de travail, phénomènes comme les « mises au placard »…Les exemples ne manquent pas de ce que « nous avons mal au travail », jusque dans les activités les plus « intellectuelles ». Et là est toute l’interrogation, à savoir la contradiction entre la destination spirituelle du travail et les conditions concrètes de son exercice telles qu’on peut en faire l’expérience au quotidien. Entre le fait et le droit, l’être et le devoir-être du travail, l’abîme semble la plupart du temps infranchissable. Comment l’activité qui semble nous définir et nous constituer en tant qu’hommes peut-elle en même temps être source d’une aliénation aussi radicale ? Comment penser des conditions d’exercice et d’organisation du travail qui n’écraseraient pas les individus, qui ne seraient pas source d’oppression, mais au contraire facteur de réalisation de soi et d’épanouissement individuel ? Bref, en un mot : comment penser un travail libre et non servile ou, à tout le moins, moins aliénant et tout simplement plus libre et plus « humain » ?
C’est là le cœur même de l’engagement philosophique et existentiel de Simone Weil, dont je vais vous dire quelques mots aujourd’hui.

A. Le travail est pour Simone Weil l’activité définitoire de notre humanité comme « activité dans la pensée et dans l’action ».

Du point de vue abstrait, héritant pleinement de certaines conceptualisations antérieures, la notion de travail recouvre chez elle un champ d’une formidable extension : elle désigne toute action méthodique et intentionnelle se heurtant à la résistance d’une altérité matérielle et qui nécessite du temps (c’est-à-dire qui est une médiation) pour réaliser son objectif concret selon une finalité. Le travail est ainsi pour Simone Weil l’expression même de la condition humaine en son sens le plus littéral de « condition conditionnée ». La condition humaine, c’est d’être conditionnée : l’humain n’existe que sous condition, qu’à condition ou au conditionnel. Le travail joue dans toute son œuvre le rôle de médiation, il assume le rôle d’un schématisme fondamental permettant de relier ce qui est disjoint.
Trois points sont ici à remarquer.
1/ Le travail est ainsi tout d’abord confrontation à la loi de l’extériorité de la matière. C’est uniquement par le travail que nous rencontrons l’idée de matière, que nous faisons l’épreuve du réel. Ainsi, comme le dit Simone Weil, « seul le travailleur réalise la condition humaine ; [il] éprouve sous quelle condition nous sommes au monde ». Seul le travail en effet, en tant qu’il est une médiation entre moi et le monde, peut me permettre de quitter la sphère subjective de l’impression pour rencontrer l’objet dans toute sa réalité. Ce n’est que dans cette activité par laquelle je me heurte à la loi de l’extériorité sous la forme de quelque chose qui me fait obstacle et me résiste que je peux éprouver la présence effective de l’existence. Cette épreuve du réel qu’est le travail est en même temps la preuve qu’il y a du réel. Cette résistance de l’objet de mon travail à la réalisation immédiate de ma volonté est donc le signe de la réalité d’un monde extérieur à moi, en même temps qu’un moyen de l’explorer et de le connaître en le transformant par mon action. Je ne peux pas savoir ce qu’est le monde sans travailler et le monde n’est pour moi qu’autant que je suis au monde par mon travail ; je sais ce qu’est le monde en transformant le monde.
2/ Mais si nous sommes définis comme des êtres de travail, c’est également parce que notre loi propre est plus largement celle de la médiation, du temps, de l’impuissance immédiate à réaliser nos intentions. Ainsi, le fait de ne pas être immédiatement en notre propre pouvoir, d’être toujours séparés de nous-mêmes entre projet et œuvre, c’est-à-dire de toujours devoir en passer par une forme de médiation pour nous rejoindre, tous ces traits caractérisant la condition humaine, nous sont révélés par le travail en tant que le temps est sa forme.
3/ Enfin, dans sa dimension fondamentale de médiation, le travail non seulement nous donne le monde en tant qu’objet sur lequel nous pouvons avoir prise en même temps qu’il nous permet de nous rejoindre nous-mêmes, mais il joue également pour Simone Weil un rôle fondateur du lien intersubjectif entre les hommes. C’est ainsi que le travail est le lieu par excellence de la manifestation de l’égalité des esprits, ou plutôt de l’égalité de leur exercice. La communauté véritable des hommes ne peut donc se faire qu’au sein d’une communauté de travailleurs, c’est-à-dire d’esprits également capables d’exercer leurs facultés et mettant en œuvre ces facultés au service d’une finalité commune, celle de l’aménagement du monde par le travail. Le travail est précisément cette activité résolue et méthodique par laquelle chacun peut manifester sa ferme volonté d’exercer ses facultés, donc l’activité qui, par excellence, permet de reconnaître l’égalité fondamentale des esprits. De plus, le travail est cette activité vertueuse dans laquelle chacun peut manifester pleinement, en exerçant sa puissance, sa valeur.

B. Du travail, Simone Weil n’en a pas donné qu’une description abstraite ; elle en a fait l’expérience concrète, brutale, douloureuse.

Des conditions inhumaines régnant dans le travail industriel tel qu’il est pratiqué dans la grande usine mécanisée, elle nous livre un témoignage poignant dans son Journal d’usine et dans ses Cahiers. Confrontée à la réalité du travail vivant, le concept abstrait de travail n’est le plus souvent qu’une chimère conceptuelle et la crise moderne provient d’une séparation entre l’action et la pensée dans le travail.
Lorsqu’elle décide en 1934 de quitter son poste de professeur agrégé pour devenir ouvrière en usine, Simone Weil réalise un projet qui lui tenait à cœur depuis ses années d’études et qui, de plus, est une initiative mûrement réfléchie. Et en effet, bien loin d’être un simple « caprice » d’enfant de bonne famille, la décision de Simone Weil d’aller travailler en usine relève d’une volonté passionnée de faire l’épreuve de la vérité de la condition humaine. Or la vérité ne se révèle pour elle qu’au contact du réel, d’un réel auquel l’individu se heurte (la vérité est « l’éclat de la réalité »). Le travail en usine n’a pas été pour Simone Weil une simple expérience (comme lorsque l’on part en voyage à la recherche d’une forme d’exotisme par exemple), c’est-à-dire au fond une période limitée dont on ressort indemne et qui ne rejaillira pas sur l’ensemble de l’existence à venir, mais bien d’une véritable épreuve, qui modifiera l’ensemble de sa sensibilité et de son attitude à l’égard de la vie. Et même si elle savait très bien qu’elle serait amenée à sortir de la condition ouvrière, et que donc le travail à l’usine ne serait pour elle qu’une période provisoire (le résultat d’un choix obéissant à une nécessité intérieure et non l’effet subi d’une nécessité extérieure), jamais elle ne s’est sentie étrangère au destin qu’elle partageait avec les ouvriers. Même si donc elle devait entrer à l’usine pour en sortir, cette épreuve n’a jamais été pour elle une épreuve purement personnelle, une manière de se prouver à elle-même qu’elle était capable de le faire, mais bien un moyen d’éprouver quelque chose qui relève de l’universalité d’une condition afin d’en saisir la vérité. Car c’est bien dans une visée de connaissance qu’elle s’est livrée corps et âme aux souffrances liées à des conditions de travail inhumaines. Et si elle a elle aussi eu la tentation de céder à l’inconscience, de se laisser aller à une vie végétative dans l’absence d’une pensée qui ne fait que trop souffrir, elle savait qu’elle devait lutter contre cette tendance inhérente à la condition dont elle entendait dire la vérité. Car elle devait faire ce que les ouvriers ne peuvent faire par eux-mêmes, à savoir dire l’horreur de leur condition. Or, pour dire et comprendre le malheur ouvrier, rien ne peut remplacer l’expérience à la première personne. Simone Weil tente donc l’impossible : faire ce que ni les ouvriers ni les purs théoriciens ne sauraient faire, à savoir être capable de dire le malheur ouvrier en toute connaissance de cause (par l’épreuve concrète) sans se laisser écraser et réduire au silence par l’épreuve même de ce malheur.

C. La première chose que nous pouvons dire, c’est que le travail dans les usines est d’abord et avant tout décrit comme quelque chose de dégradant pour l’être humain, quelque chose qui l’abaisse au-dessous de sa destination véritable, qui l’avilit en ne lui permettant pas de réaliser son essence propre.

La question principale est ici celle du lien entre l’exercice de la pensée attentive à elle-même et à ses opérations et le sentiment de sa propre dignité éprouvé par l’humain. Et, de plus, la dégradation n’atteint pas uniquement l’ouvrier pendant la durée de son travail, mais elle s’étend à l’ensemble de sa vie et semble « colorer » son existence tout entière, de sorte qu’il devient à ses propres yeux un être foncièrement dégradé, avili. L’existence devient ici une essence, l’expérience répétée de la soumission et de la résignation se transforme en nature. Ainsi, ce qu’il y a de foncièrement tragique dans la condition de l’ouvrier telle qu’elle est décrite par Simone Weil, c’est cette dégradation complète de l’être même du travailleur, cette perte complète du sentiment de sa propre dignité. Car la dignité de l’humain, le fait que l’on « compte pour quelque chose », est lié à l’exercice de ce qu’il y a de plus humain en nous, à savoir l’intelligence et la pensée. Or, l’usine est précisément organisée de telle sorte que la pensée individuelle se trouve empêchée dans son exercice même. Ainsi, si rien « ne paralyse plus la pensée que le sentiment d’infériorité nécessairement imposé par les atteintes quotidiennes de la pauvreté, de la subordination, de la dépendance », la première chose à faire pour les ouvriers selon Simone Weil, c’est « de les aider à retrouver ou à conserver (…) le sentiment de leur dignité ». Car, comme elle le dit dans une belle formule, le « premier des principes pédagogiques, c’est que pour élever quelqu’un, enfant ou adulte, il faut d’abord l’élever à ses propres yeux ». Mais l’élévation ou l’abaissement de l’humain réside dans l’usage qu’il lui est permis de faire de son intelligence :
« (…) ce qui abaisse l’intelligence dégrade tout l’homme (…) À mon avis le travail doit tendre, dans toute la mesure des possibilités matérielles, à constituer une éducation »(1).
Si « ce qui abaisse l’intelligence dégrade tout l’homme », il faut chercher à décrire ce qui, dans l’organisation du travail à l’usine, est un obstacle à l’exercice de l’intelligence et, de ce fait, à l’élévation morale de l’homme. Simone Weil repère à cet égard quatre déterminations principales qui sont comme autant de « visages » de la soumission à une loi hétéronome : la réduction du travailleur au statut de chose ; le rapport au temps ; la soumission aux ordres ; la recherche incessante de l’argent.
« Ce qui compte dans une vie humaine (…) c’est la manière dont s’enchaîne une minute à la suivante, et ce qu’il en coûte à chacun dans son corps, dans son cœur, dans son âme – et par-dessus tout dans l’exercice de sa faculté d’attention – pour effectuer minute après minute cet enchaînement »(2).
C’est pourquoi :
« Il faut changer le régime de l’attention au cours des heures de travail, la nature des stimulants qui poussent à vaincre la paresse ou l’épuisement (…) la nature de l’obéissance, la quantité trop faible d’initiative, d’habileté et de réflexion demandée aux ouvriers, l’impossibilité où ils sont de prendre part par la pensée et le sentiment à l’ensemble du travail de l’entreprise, l’ignorance parfois complète de la valeur, de l’utilité sociale, de la destination des choses qu’ils fabriquent, la séparation complète de la vie du travail et de la vie familiale »(3).

D. « La liberté véritable ne se définit pas par un rapport entre le désir et la satisfaction, mais par un rapport entre la pensée et l’action ;

serait tout à fait libre l’homme dont toutes les actions procèderaient d’un jugement préalable concernant la fin qu’il se propose et l’enchaînement des moyens propres à amener cette fin. Peu importe que les actions en elles-mêmes soient aisées ou douloureuses, et peu importe même qu’elles soient couronnées de succès ; la douleur et l’échec peuvent rendre l’homme malheureux, mais ne peuvent pas l’humilier aussi longtemps que c’est lui-même qui dispose de sa propre faculté d’agir. La question n’est pas tant ici de savoir à qui appartiennent les moyens de production ou combien sont payés les salariés, car tant que l’homme sera réduit au statut de chose face à la machine, qu’il ne pourra pas disposer d’un temps à la mesure de sa pensée, qu’il devra se soumettre à des chefs asservis à l’impératif du rendement maximal, la situation de l’oppression restera inchangée. Et il serait illusoire de penser que, comme par magie, un changement de régime transformerait ces données concrètes sans la moindre réflexion préalable, ou que l’homme prolétarien deviendrait miraculeusement plus vertueux que son ancêtre capitaliste. Loin de mettre l’accent sur l’aspect purement économique de l’exploitation du travail vivant (l’extorsion de la plus-value), ce qui fait le propre de la servitude de l’ouvrier selon Simone Weil, c’est que l’oppression est dans le travail lui-même, dans la manière dont se succèdent les gestes du travailleur, qui n’est maître ni du temps, ni du rythme de son travail.
La liberté véritable consiste en « un rapport entre la pensée et l’action » tel que chaque individu disposerait « de sa propre faculté d’agir » ; et disposer de sa propre faculté d’agir, cela veut dire pouvoir juger par soi-même des moyens et des fins de mon action. Ainsi, l’homme parfaitement libre serait un homme capable de juger de ce qui lui convient en propre, un homme dans lequel « la pensée de l’action précède l’action », quelle que soit l’issue de cette action. La liberté ne se mesure pas à ses effets (succès ou échec), ni à ses modalités subjectives d’exercice (douleur ou plaisir), mais à son principe. Ce principe est une pensée. Mais ce n’est pas d’une pensée abstraite dont il s’agit ici, mais bien plutôt d’une pensée immédiatement concrète et singulière, c’est-à-dire d’un jugement, qui est toujours mise en relation des moyens et des fins. Seul un homme dont toutes les actions procèderaient d’un jugement propre (peu importe qu’il soit juste ou erroné ici) ne ressentirait jamais ce sentiment le plus contraire à la nature humaine, l’humiliation. L’humiliation est définie par Simone Weil comme un « abaissement de la pensée devant la toute-puissance du fait », sorte d’état d’impuissance dans lequel la pensée de l’individu est réduite au silence, ne compte plus pour rien. L’homme humilié est l’homme de la pure hétéronomie, la loi de son action lui étant imposée de l’extérieur. Car la seule chose qui puisse véritablement humilier l’homme (et non simplement le blesser, lui faire du mal), c’est la négation de son pouvoir de pensée. Or comme le souligne Simone Weil : « La grandeur de l’homme est toujours de recréer sa vie. Recréer ce qui lui est donné. Forger cela même qu’il subit ».
Mais la définition de la liberté parfaite comme exercice permanent du jugement dirigeant l’action et la caractérisation de l’idéal d’un travail reposant sur la pensée méthodique nous permettent de définir un objectif réaliste dessinant un horizon concret (« car le meilleur n’est concevable que par le parfait »), vers lequel faire tendre tous nos efforts : « élargir peu à peu le domaine du travail lucide ». Car même si le travail de l’homme ne pourra jamais être intégralement l’œuvre de sa pensée méthodique, il faut tendre à élargir ce domaine au maximum, afin que le travail soit de moins en moins caractérisé par la délégation du jugement, par l’application mécanique de règles auxquelles le travailleur n’entend rien, par l’exécution aveugle d’ordres apparaissant comme arbitraires. Même si le travailleur ne définit pas lui-même les objectifs à réaliser, il faut qu’il puisse participer en pensée à la réalisation d’un processus faisant sens pour lui. Seule cette lucidité au travail peut permettre à l’individu de s’y trouver bien, de s’y sentir chez soi, libre et heureux. Car c’est l’absence de pensée qui nous aliène, nous réduit à l’état de pure chose. Peu importe les douleurs et les souffrances occasionnées par un travail, dès lors que celui-ci exige du travailleur une pleine mobilisation de ses facultés, qu’il puisse permettre à l’individu de vivre sa tâche comme un investissement de soi et non comme une pure dépense à vide de son énergie vitale. L’oppression est la compression de la pensée, qui est réduite jusqu’à n’être presque rien. Un travail non servile est toujours un travail qui est en quelque manière l’œuvre de la pensée méthodique propre du travailleur, engagée au contact d’une matière qui lui résiste. C’est bien pourquoi le modèle du travail non servile, le travail humain par excellence, ce n’est pas pour Simone Weil le travail intellectuel, mais bien plutôt le travail manuel :
« Si les analyses précédentes sont correctes, la civilisation la plus pleinement humaine serait celle qui aurait le travail manuel pour centre, celle où le travail manuel constituerait la valeur suprême (…) Ce n’est pas par son rapport avec ce qu’il produit que le travail manuel doit devenir la valeur la plus haute, mais par son rapport avec l’homme qui l’exécute ; il ne doit pas être l’objet d’honneurs ou de récompenses, mais constituer pour chaque être humain ce dont il a besoin le plus essentiellement pour que sa vie prenne par elle-même un sens et une valeur à ses propres yeux (…) Rimbaud se plaignait que « nous ne sommes pas au monde » et que « la vraie vie est absente » ; en ces moments de joie et de plénitude incomparables on sait par éclair que la vraie vie est là, on éprouve par tout son être que le monde existe et que l’on est au monde. Même la fatigue physique n’arrive pas à diminuer la puissance de ce sentiment, mais plutôt, tant qu’elle n’est pas excessive, elle l’augmente »(4).
En écrivant ces lignes, Simone Weil pensait certainement à son expérience du travail des champs, en tant qu’il constitue un exemple par excellence de « ce que l’on éprouve à se mettre directement aux prises avec le monde par un travail non machinal ». Par « machinal », il faut à l’inverse entendre un travail qui n’offre aucune « matière à la pensée ». Dans le cas du travail manuel quand il est exercé dans des conditions conformes à sa destination véritable, son caractère « non machinal » peut être repéré à un double niveau : non seulement en ce qu’il permet à l’homme d’exercer toutes ses facultés (pensée méthodique, épreuve de sa volonté dans l’effort, mise en œuvre d’une attention à ce qu’il fait, exercice de son savoir-faire technique, etc.) et principalement de sa pensée au service d’une œuvre, mais également en ce qu’il donne « matière à penser » et ouvre l’homme à plus que lui-même par l’acte de son travail. Le travail manuel est ouverture au monde, aux choses, aux autres. Il est prière quotidienne, méditation sur notre condition. C’est par le travail que l’individu éprouve non seulement l’existence du monde (et son être-au-monde), mais également sa beauté par sa confrontation à un ordre indépendant de lui auquel il doit se conformer pour imprimer sa marque aux choses. C’est par le travail seul (en tant qu’il nous confronte à notre autre qu’est la matière) que je peux sentir joyeusement la beauté de cette vérité que « la vraie vie est là ». Et ce qui fait que, selon Simone Weil, le travail manuel « doit devenir la valeur la plus haute », c’est bien « son rapport avec l’homme qui l’exécute » et non pas « son rapport avec ce qu’il produit ». Le grand malheur de l’organisation industrielle du travail, c’est qu’elle tourne autour d’un centre qui n’en est pas un, c’est son décentrement par rapport aux valeurs véritables. Car l’usine est centrée autour des choses et non des hommes, autour des produits et non des producteurs. En ce sens, il ne peut être que source de malheur pour l’homme, qui sent bien que ce travail n’est pas fait pour lui. En ce sens, l’analyse de liberté idéale dans le travail doit nourrir la réflexion de Simone Weil concernant l’organisation de l’entreprise selon la double exigence des intérêts de la production et du bien-être des travailleurs. Cette liberté parfaite dans le travail, telle qu’elle se donne à voir dans le travail manuel conforme à son essence, réside à la fois dans l’usage que le travailleur peut y faire de sa pensée et dans le fait qu’il est le centre véritable d’un tel travail. Si le travail manuel a bien une valeur en ce qu’il est production d’objets socialement utiles à la satisfaction de nos besoins les plus essentiels, sa valeur « la plus haute » réside ailleurs : dans l’auto-production de l’homme par lui-même, dans l’épreuve de lui-même au contact du monde et des autres. Par le travail l’homme est au monde, auprès des choses et non dans l’intimité close de ses propres représentations. Simone Weil tire de l’essence du travail non servile une leçon de morale applicable à l’ensemble de l’existence humaine :
« L’homme commande à la nature en lui obéissant ». Cette formule si simple devrait constituer à elle seule la Bible de notre époque. Elle suffit pour définir le travail véritable, celui qui fait les hommes libres, et cela dans la mesure même où il est un acte de soumission consciente à la nécessité »(5).
La véritable liberté n’est pas opposition à la nécessité, elle est consentement, « soumission consciente ». Ce que le travail nous apprend, c’est donc également que la liberté n’est pas opposée à l’ordre, mais qu’elle est, « la saveur de la vraie obéissance ». Le projet weilien est ainsi essentiellement centré autour d’une « spiritualisation du travail » pour répondre à l’aliénation des travailleurs, une manière de rendre au travail sa dimension d’exercice spirituel, seule « forme contemporaine de grandeur authentique ». Comme le dit la philosophe dans son dernier grand texte L’Enracinement :
« Notre époque a pour mission propre, pour vocation, la constitution d’une civilisation fondée sur la spiritualité du travail. Les pensées qui se rapportent au pressentiment de cette vocation […] sont les seules pensées originales de notre temps, les seules que nous n’ayons pas empruntées aux Grecs »(6).

Références des citations

(1) La Condition ouvrière, p. 237.

(2) Idem, p. 186-187.

(3) Idem, p. 304.

(4) Réflexions, p. 330.

(5) Idem, p. 332.

(6) Ibid.

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