Synthèse du Forum – Frédéric Rognon

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Chers amis, c’est bien évidemment une gageure de vouloir faire une synthèse d’une rencontre aussi riche et diversifiée. Je me contenterai donc de pointer quelques éléments saillants de ce Forum et de tracer quelques pistes pour poursuivre la réflexion et nourrir nos engagements.

Il s’agissait donc d’un Forum (et non d’un Colloque, ni d’une Convention, ni d’un Congrès). Qu’est-ce qu’un Forum ? Le Forum romain, dans l’Antiquité, était une place publique d’échanges, et d’échanges tous azimuts : économiques, commerciaux, langagiers, politiques, et religieux. Ainsi notre Forum de Valpré a-t-il honoré cette vocation interdisciplinaire qui était celle du Forum romain, par le croisement des regards et des interpellations. Et la méthodologie employée a fait de ce Forum un événement performatif, au sens où nous avons mis en œuvre ce dont nous avons parlé : en travaillant sur le travail, et en parlant de l’importance de la parole, de l’écoute et de la verbalisation, comme garde-fous contre la souffrance au travail, nous avons fait ce que nous avons dit. Événement performatif et événement dialogique, au sens où la parole a circulé, où la parole a tissé la relation, où la parole est passé à travers (ce qui est le sens du mot « dialogue » : dia-logos), à travers l’espace intersubjectif afin de construire un monde commun.

« Mon travail et moi : souffrance, solidarité, espérance ». Tel était l’intitulé de notre Forum. « Mon travail et moi », tout d’abord : étrange expression pour un Forum, donc pour un événement collectif, curieux mélange de narcissisme et de déréliction, qui annonçait déjà ce que Michel Weill a pointé dans les résultats de l’enquête de la CFDT : un attachement massif des travailleurs à leur travail, et en même temps, un enfermement délétère, une décollectivisation des rapports au travail, et des répercussions de cet isolement sur la santé physique et psychique. Situation paradoxale, qui ne fait qu’ouvrir une longue série de paradoxes lorsque l’on s’intéresse à la relation de nos contemporains à leur travail.

« Paradoxe » est sans doute l’un des mots-clés, sinon l’un des fils rouges de nos deux journées. Et qui dit « paradoxe » dit « dialectique ». « Souffrance, solidarité, espérance » : tel était le sous-titre du Forum. Voilà une dialectique à trois termes, dialectique au sens où chacun des trois termes renvoie à chacun des deux autres, nourrit les deux autres et se nourrit de chacun d’eux. La souffrance appelle la solidarité, mais la solidarité sans espérance est un engagement purement horizontal, et donc fragile, précaire, susceptible d’épuisement. La souffrance en appelle don à l’espérance, mais l’espérance sans solidarité est un vœu pieu, une vision désincarnée, une coquille vide. Solidarité et espérance s’articulent donc étroitement pour répondre à la souffrance. Alain Spielewoy nous a rappelé que notre présent Forum avait eu un ancêtre, sous l’intitulé : « Travail, partage, exclusion ». Encore une dialectique à trois termes, mais une autre dialectique, qui s’achevait sur l’exclusion au lieu d’ouvrir sur l’espérance.

« L’espérance » était ici un second mot-clé, un second fil rouge présent dans toutes les interventions, même les plus désabusées ou les plus indignées : l’espérance, on le sait depuis le livre de Jacques Ellul : L’espérance oubliée (1972), l’espérance n’est pas l’espoir, elle en est même peut-être le contraire. L’espoir est la perspective d’une amélioration de la situation à vues humaines, l’espérance surgit lorsqu’il n’y a plus d’espoir. Or c’est bien la situation de nombreux travailleurs, et surtout de nombreux chômeurs, dont Pierre Farron a évoqué le sort tragique. Dans l’accompagnement des personnes exclues du marché de l’emploi, l’espérance peut surgir par l’écoute, qui redonne une dignité à celui qui n’avait peut-être jamais été écouté, et par l’insertion dans un réseau qui peut littéralement produire des miracles. Pour espérer, il faut croire aux miracles. Espoir, désespoir, espérance : encore une dialectique à trois termes, mais où cette fois-ci chacun des trois termes se sert de chacun des deux autres comme d’un repoussoir. L’espérance se noue à la solidarité : comme Gilbert Vincent nous l’a montré à propos des solidaristes, la solidarité déborde la charité. Au sujet de l’aumône, Charles Gide disait : « Il y a des manières d’aimer son prochain qui ne valent guère mieux que si on l’étranglait ». La solidarité s’articule à la sollicitude, mais elle ne s’y réduit pas. La sollicitude est un remède à la solitude, mais la solidarité des relations longues est un complément indispensable à la sollicitude des relations courtes.

La solidarité implique la restauration du collectif. Troisième mot-clé, troisième fil rouge de notre Forum : « le collectif ». Florence Bègue nous a rappelé toutes les ambivalences du collectif, qui peut étouffer comme il peut rendre la vie. L’effacement du collectif n’en demeure pas moins délétère, comme l’a illustré l’un des groupes de partage hier avec cet exemple : il y a cinquante ans, les débats tournaient autour de la tension « aliénation / émancipation », aujourd’hui ils tournent autour de la tension « souffrance / plaisir ou bonheur ». Quoi de plus individualiste que cette focalisation sur le plaisir et sur cette valeur suprême qu’est le bonheur, sur cette idéologie bourgeoise du bonheur intériorisée par le peuple, comme Jacques Ellul (encore lui !) l’a montré dans son livre : Métamorphose du bourgeois (1967) ?

La restauration du collectif peut être mise en étroite connexion avec la thématique de la peur. Quatrième mot-clé, et quatrième fil rouge : « la peur ». Mais la peur dans son ambivalence, et dans sa double ambivalence. La peur d’être seul, peur au travail et dans le manque de travail, peur contre laquelle le collectif peut être un garde-fou, et la peur collective, la peur alimentée par les effets de groupe. Le tableau que Friedrich von Kirchbach nous a tracé de notre avenir est particulièrement anxiogène, et cependant il nous a dit (deuxième ambivalence afférente à la peur) que la peur nous mobilise, et Mickaël Labbé a renchérit en parlant de la peur comme remède contre le déni. La peur paralyse-t-elle ou mobilise-t-elle ? Est-elle poison ou remède ? C’est un vieux débat, depuis Hans Jonas et ce qu’il appelait « l’heuristique de la peur » (la peur comme révélation, qui nous ouvre les yeux), jusqu’au philosophe Jean-Pierre Dupuy qui affirme que « nous ne croyons pas ce que nous savons ». Notre avenir est sombre, mais nous continuons comme si nous ne savions pas, pour nous rassurer à bon compte. La peur est sans doute à la fois paralysante et mobilisatrice, poison et contre-poison.

Mais alors, pour quelle mobilisation, pour quel engagement ? Cinquième mot-clé et cinquième fil rouge : « l’engagement ». Et quel engagement pour nos Églises ? Pour Françoise Mési, il faut sortir de nos Églises pour poser le débat théologico-économique ; pour Didier Crouzet, nos paroisses sont au contraire le bon lieu pour cela en ouvrant la porte vers autre chose que le religieux ; Jean-Marc Dupeux esquisse un moyen terme avec l’engagement dans les aumôneries. Ce débat contradictoire me semble renvoyer à une autre dialectique à trois termes, celle posée par Jacques Ellul (encore lui, décidément !) entre engagement, désengagement, et dégagement : l’Église peut être présente au monde, pleinement engagée, en interne et en externe, si elle s’est d’abord dégagée de tout ce qui l’encombre. C’est ce qu’il appelait le dégagement, ou l’engagement dégagé.

Le premier pas sur la voie de ce dégagement se situe là où plusieurs de nos intervenants ont parlé de libération à l’égard de nos idées reçues, de nos « cartes mentales », en un mot : de « nos images » : sixième mot-clé et sixième fil rouge. Caroline Bauer nous a invités à nous distancier des images que nous avons de Calvin : précurseur du capitalisme ou référence obsolète, alors que son éthique du travail était liée à une logique de l’alliance, du service, du don, de la surabondance et de la surabondance devant Dieu, dont on saisit tout de suite la pertinence et l’actualité. Mais l’image, par nature, est elle aussi ambivalente, au point que Nicolas Cochand nous dit que les écarts entre les images (les décalages des visions du pasteur, notamment) sont des espaces de sens.

Cela nous conduit au septième et dernier mot-clé et fil rouge : celui tout bonnement de « mutations ». Les mutations du travail depuis cinquante ans, on le sait bien, sont astronomiques, faramineuses et universelles, et on a vu que le statut du pasteur n’y échappe évidemment pas. On pourrait résumer ces mutations par la formule : accélération de l’accélération. Ce dont l’accélération ne cesse de s’accélérer, ce sont les innovations techniques et par voie de conséquence, les rythmes de vie. On a évoqué la contradiction entre la prolifération des moyens de communication et l’accentuation de l’isolement de nos contemporains. Je ne suis pas certain qu’il s’agisse d’une contradiction : plutôt un paradoxe de plus, peut-être même un rapport logique de causalité : le déluge d’informations a logiquement pour effet d’affecter les relations intersubjectives en éloignant les hommes les uns des autres. Mais André Vitalis a mis l’accent sur l’ambivalence de la technique elle-même : la révolution numérique exalte et raréfie le travail, et a des effets ambivalents sur les contenus du travail. Voilà qui nous extrait de la pensée binaire, et qui nous donne du grain à moudre pour tenter de penser le travail et ses mutations en complexifiant les problématiques.

En conclusion, je terminerai avec une exigence, une audace, et un défi. Une trilogie pour la route : une exigence, une audace et un défi.

D’abord, une exigence à honorer : prendre la mesure des métamorphoses du monde du travail, de cette grande mue qui bouleverse nos conditions de vie, et de ses conséquences sociétales et psychiques, mais aussi spirituelles. Et pour ce faire, s’informer et se former, croiser les sources, confronter les données et les points de vue, revisiter les pensées novatrices du passé (de Calvin aux solidaristes et des solidaristes à Simone Weil, et d’autres), et surtout rechercher les grilles de lecture les plus éclairantes pour rendre compte de ce qui nous arrive.

Ensuite, une audace : l’audace qu’il y a à sans cesse créer et recréer du lien, à cultiver et à affermir les embryons de collectif vivant, au cœur même d’une situation généralisée d’anomie. Ne jamais se décourager dans ce combat de David contre Goliath, et pour ce faire, puiser ses forces, et les renouveler chaque jour, dans les ressources théologiques, spirituelles et éthiques, que nous offrent l’espérance dans le Dieu de Jésus-Christ et l’engagement dégagé qui la métabolise et la traduit en actes.

Enfin, un défi à relever : le défi d’arrimer ou de ré-arrimer, nos Églises aux réalités vécues par nos contemporains, réalités du travail et du non-travail, de la solitude, de la souffrance et de la peur, de la colère et de la révolte, de l’indignation et de l’engagement, de la créativité et du don de soi. Et pour ce faire, multiplier les occasions d’attention, d’écoute et d’accompagnement des plus petits d’entre nos frères, afin de muscler et de vivifier la Parole de l’Église. Afin que nos théologies soient pleinement incarnées, la Bible dans une main (disait quelqu’un…), les yeux sur Internet, et l’autre main qui tient fermement celle de notre prochain.

Une exigence, une audace et un défi : voici une feuille de route, peut-être pas pour ce soir, peut-être pas pour demain car on a rappelé l’importance du Shabbat pour un engagement dégagé, mais dès lundi matin nous serons sur le pont. Chers amis, au boulot !

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